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Pour un néophyte, le diagramme d'enfilage d'un métier à tisser Jacquard ressemble à une grille dense de symboles sans point d'entrée évident. Il code la structure complète du motif : quels fils de chaîne passent au-dessus et en dessous de quels fils de trame, et dans quel ordre, sur toute la largeur du ruban. Le lire couramment est une compétence qui exige des mois d'apprentissage et des années de pratique pour être maîtrisée dans le contexte exigeant de la production.
Nous formons de nouveaux tisserands depuis la création de l'usine. Le processus n'a pas fondamentalement changé au fil des ans, même si nous avons tiré des enseignements de notre expérience sur ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. Le principal enseignement que nous avons tiré est qu'il n'existe aucun raccourci pour maîtriser la lecture des schémas de tissage – le stade où un tisserand peut lire un tableau d'enfilage et le comprendre sans avoir à le décoder symbole par symbole. Cette aisance s'acquiert par la répétition, et cette répétition doit se faire sur de vraies machines en production réelle, et non sur des installations de formation simplifiées.
Nous envisageons la formation des tisserands en trois étapes, même si les frontières entre elles sont progressives plutôt que nettes.
La première étape consiste à se familiariser avec le fonctionnement mécanique du métier à tisser : charger le rouleau d’ensouple, enfiler les lisses, régler la navette et ajuster les paramètres de tension de base. Cette étape prend généralement trois à quatre semaines aux nouveaux tisserands. À la fin de cette période, ils sont capables de faire fonctionner le métier sous supervision sans provoquer d’arrêts dus à des erreurs de manipulation élémentaires. Ils ne savent pas encore lire un tableau d’enfilage correctement, ni diagnostiquer ou résoudre les problèmes. Cependant, ils peuvent faire fonctionner une machine correctement réglée et en assurer le bon fonctionnement pendant leur poste.
La deuxième étape consiste à comprendre le motif, c'est-à-dire à saisir le lien entre le diagramme et la structure physique du ruban sur le métier à tisser. C'est là que réside la plus grande difficulté. Il faut un formateur capable de montrer une partie du diagramme, puis d'indiquer la disposition physique correspondante de la chaîne sur le métier, et de rendre ainsi le lien visible. Les diagrammes sont abstraits ; le métier à tisser est physique ; faire le lien entre les deux exige une personne capable de les percevoir simultanément et d'expliquer ce qu'elle voit. Cette étape dure généralement de trois à six mois, et la progression est irrégulière : les nouveaux tisserands connaîtront des semaines de stagnation avant une progression fulgurante, puis consolideront rapidement leurs acquis.
La troisième étape est la résolution autonome de problèmes : être capable d’identifier un problème dans un motif, d’en localiser la source dans la grille et de le corriger sans aide extérieure. C’est cette étape qui détermine si un tisserand peut, à terme, travailler seul sur des motifs complexes. C’est la plus longue – généralement plus d’un an après le début de la formation – et tous les tisserands ne l’atteignent pas pleinement. Certains acquièrent un niveau de compétence leur permettant de réaliser sans difficulté une gamme de motifs standards, mais rencontrent des difficultés avec les grilles nouvelles ou complexes. Ce niveau de compétence est parfaitement suffisant pour la majeure partie de notre production. Pour l’équipe Jacquard en particulier, nous avons besoin de tisserands capables d’atteindre cette troisième étape, ce qui influence nos critères de sélection et de formation pour ces postes.
Les formateurs de notre atelier de tissage sont des tisserands expérimentés qui ont pris en charge la formation des nouveaux arrivants. Leurs objectifs de production ne sont pas réduits pour compenser le temps de formation – un système imparfait que nous reconnaissons – mais ils ont développé au fil du temps une grande capacité à former en parallèle de la production, au point que montrer une technique à un nouveau tisserand tout en gérant sa propre machine ne représente plus une charge importante pour eux.
La qualité d'un formateur varie selon des critères qui ne se limitent pas à ses seules compétences techniques. Nos meilleurs formateurs se souviennent de ce que c'est que de ne pas comprendre quelque chose ; ils sont capables de se remettre à la place de ceux qui, face à un graphique, ne voient que des symboles, au lieu de présumer que la compréhension actuelle va de soi. Cette capacité d'empathie face à la confusion d'un apprenant est plus difficile à développer que les connaissances techniques, et nous y attachons une grande importance.
La formation des tisserands est coûteuse à court terme. Un tisserand expérimenté qui forme également un nouveau tisserand travaille à capacité réduite pendant des mois. Le stagiaire monopolise le temps machine et produit des rubans de qualité inférieure durant sa formation. Le coût total de la formation d'un tisserand, de débutant à autonome, est considérable et n'apparaît pas clairement dans les lignes budgétaires, ce qui peut inciter à sous-investir.
Nous continuons d'investir dans ce domaine car l'alternative est pire, et ce, de manière parfois invisible. Un atelier de tissage entièrement dépendant de son personnel expérimenté actuel, sans formation continue, est fragile, et cela ne devient évident qu'au départ d'un membre de l'équipe. Le savoir-faire de Sifu Chen, de Old Zhou et de nos tisserands les plus expérimentés ne se transmet pas automatiquement. Il s'acquiert par un processus spécifique : travailler ensemble, côte à côte. Cela demande du temps, de l'attention et la volonté d'en faire une priorité, même lorsque les objectifs de production sont serrés. Nous avons fait ce choix délibérément et nous comptons bien le maintenir.
La décision concernant le moment où un nouveau tisserand est prêt à travailler de manière autonome est toujours un peu délicate, car toute erreur, dans un sens comme dans l'autre, a des conséquences néfastes. Trop tôt, et le tisserand commet des erreurs qui nuisent à la production ou nécessitent l'intervention d'un personnel expérimenté pour les corriger. Trop tard, et nous perdons de la capacité de production et le tisserand perd la confiance acquise en résolvant les problèmes seul.
Nous avons constaté que le signal le plus fiable n'est pas la performance aux tests techniques, mais le comportement du tisserand face aux problèmes : comment il réagit lorsqu'un imprévu survient pendant son poste. Un tisserand qui arrête la machine, examine le diagramme et le métier, formule une hypothèse sur la cause du problème et la teste – même si elle s'avère erronée et nécessite des explications supplémentaires – est prêt à gagner en autonomie. Un tisserand qui s'arrête et attend un formateur à chaque anomalie n'y est pas encore parvenu, aussi performant soit-il sur les motifs familiers. Ce que nous recherchons, c'est la volonté d'essayer et la capacité à analyser un problème plutôt que de l'aggraver.